Le peuple Manjack
ORIGINE DU NOM : Pour définir une ethnie les linguistes doivent d'abord définir un ethnonyme, trouver le nom par le lequel se désigne le peuple en question. Ce nom là est le moins connu parce que trop lourd de sens et le peuple hésite à le révéler, ou trop ontologique comme pour les Doayo du Nord Cameroun qui se nomment eux-mêmes « fils de l'homme ». Parfois ce nom là n'existe pas et les linguistes doivent alors noter la langue par sa façon d'exprimer « je te dis », man ja ku signifie, en effet « je te dis ». L'hypothèse de l'existence d'un nom par lequel les Manjacks se seraient désignés eux- mêmes est tout à fait plausible si l'on constate le fait que les Manjacks ont toujours été réticents à révéler leurs patronymes. Ils n'auraient donc pas sciemment transmis ce nom aux étrangers, pour des motifs culturels. En fait, il existe « belëtër » qui serait le nom par lequel tous manjacks devrait se reconnaître. Les kalëkis se faisaient appelés du temps des portugais les siffleurs, un codage pour communiquer entre eux.Le nom porté ne concerne pas seulement l'individu, il peut révéler une partie de l'histoire familiale. Le révéler équivaut à une mise à nu de l'individu et par les informations qu'il peut transmettre, atteindre la famille. On peut donc penser qu'il existait un nom du « dehors » pour les étrangers et un nom du « dedans ».
L' EPISODE PORTUGAIS. Le peuple manjack a très tôt expérimenté le contact avec la civilisation européenne. Cette rencontre se fait au détriment des premiers : c'est l'ouverture d'une longue période de colonisation. Bien que la justification de la présence des Portugais en Guinée ait été en premier lieu insufflée par le prosélytisme catholique, bien que cette mission évangélisatrice ait été rendue officielle dès 1494 par le traité de Tordesillas (qui partageait le monde entre l'Espagne et le Portugal) ce n'est qu'au 19 e siècle qu'elle ne commença réellement. Les priorités matérielles avaient substitués celles spirituelles. La présence portugaise n'était mue que par des raisons strictement économiques. Un premier comptoir a été créé à Bissau en 1692 assurant la liaison continentale entre les deux parts de l'empire lusitanien entre Afrique et Amériques, l'un fournissant les esclaves, l'autre le sucre. Le portugais, la langue du colon, devint la langue officielle.L'institution d'écoles dans les villages au cours du 20 e s. tint à favoriser la diffusion de la langue lusophone. Par ailleurs les Manjacks durent abandonner leurs noms pour des patronymes portugais que beaucoup portent toujours, tels que Gomes, Gomis , Mendy , Mendes , Correa , Dacosta , Pereira, Dasylva , Ferreira etc. Les noms à consonance portugaise ont été choisi librement par les Manjacks parce que les portugais et leur odieux système de colonisation ont choisi la formule de l'indigénat, c' est-à dire que les « indigènes », n'étaient pas considérés comme des citoyens, mais de simples sujets pour qui le travail était un devoir chrétien et moral. Ce n'était rien de plus que de l'esclavage mais en plus soft dans le sens que les indigènes ne prenaient pas la mer. Ce système fonctionnait aussi avec des catégories intermédiaires, comme les métis et les assimilés, qui pouvaient être noir 100%, mais qui avaient bénéficié d'éducation, savaient lire et parler portugais correctement, étaient capable de porter des costumes occidentaux et étaient chrétiens. Ceux là avaient des fonctions de subalternes, étaient moins mal traités par les portugais et portaient évidemment un nom portugais. Ils étaient assimilés. Avoir un nom portugais être assimilé conférait une certaine respectabilité. C'était un système de type apartheid, il valait mieux se couler dans le moule des puissants. C'est aussi par complexe d'infériorité, du à la colonisation que les noms portugais sont devenus une norme.Il y a ensuite ceux qui ont changé de nom pour venir en France et qui dès qu'il se présentaient à l'administration pour faire des papiers donnaient le même nom de famille que celui d'un cousin, d'un copain afin de faire perdurer le lien familial ou amical en inscrivant cette solidarité sur le papier. Il n'y avait pas d'état civil comme en France. Nos parents, nos grands-parents ont choisi leurs noms adultes, souvent avant d'émigrer. Il y a bien des chances qu'il y ait plus de Gomis Mendy au Sénégal, en France, en Allemagne ou en Suisse qu'en Guinée. Malgré cela, beaucoup de Manjacks possèdent encore un nom d'origine qui ne figure pas dans les papiers administratifs. Certains Manjacks y substituent désormais leur vrai nom au patronyme portugais emprunté.
UN PEUPLE DE MIGRANTS : A la fin du 19 siècle, des membres commencèrent à émigrer vers le Sénégal attiré par le travail et fuyant la brutalité de la colonisation portugaise. Les Manjacks ont appelé les wolofs « Bajakin » ce qui signifie « dis moi ». C'est le premier peuple qu'ils rencontrèrent avec les Lébous en quittant leur territoire . Le terme ba jakin , " dis mo i " fait écho à man ja ku , "je te dis" . De ce contact le manjaku s'enrichit de nouveaux vocables wolofs.La situation géographique de Guinée-Bissau, son ouverture sur l'océan Atlantique, ses nombreux fleuves, font des Manjacks un peuple habitué aux déplacements par voies fluviales et marines. Un atout intéressant pour travailler au Sénégal en tant que matelots. D'autres opportunités furent néanmoins possibles dans les centres urbains sénégalais comme porteurs dans les marchés ou tisserands.Cette première phase d'émigration, transfrontalière n'était qu'une étape à une autre transcontinentale.Le Sénégal étant une colonie française, les Manjacks ont appris le français. C'est de cette première phase d'émigration que le vocabulaire mankaku s'est enrichi de mots français. Le travail de matelot offrait l'opportunité de pouvoir travailler en France. Les premiers émigrants manjacks en France ont été recensés dès les années 1940. Certains même s'illustrèrent pour des faits de résistance contre l'occupant nazi. Dans le contexte français des Trente Glorieuses, l'émigration se fit plus massive, car les besoins en main d'œuvre se firent très important en France notamment. Les politiques français ont recrutés dans leurs anciennes colonies le bataillon d'ouvriers spécialisés pour l'industrie automobile en plein essor mais dont la main d'œuvre était déficitaire. Ce fut un mouvement de grande ampleur, qui ne fut pas seulement perceptible en France mais qui a concerné tous les pays en grand essor industriel après la 2 nde Guerre Mondiale. Les émigrants manjacks ont privilégié les pays d'accueil francophones, car beaucoup d'entre eux vivaient ou avaient vécu au Sénégal, avant d'être recruté pour travailler en France. Le français était donc maîtrisé pour certains d'entre eux ou du moins semblait familier à ceux qui défaut de le parler le comprenait. Il y a en Europe des communautés manjacks dans beaucoup de pays : France, Allemagne, Suisse, Belgique… La transformation des genres de vie n'a pas altéré le puissant sentiment d'appartenance à la même communauté des Manjacks . Ils sont conscients d'appartenir à une même communauté s'égrainant entre la Guinée Bissau et le Sénégal, et bien que les migrations soient passées de l'échelle transfrontalière à l'échelle transcontinentale, le sentiment reste le même. Les Manjacks forment des diasporas très soucieuses de ce qui se passe dans le pays d'origine.